Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Les Humeurs de Svetambre
  • Les Humeurs de Svetambre
  • : Je n'aime pas les étiquettes, les catégories, les petites cases... je m'y sens à l'étroit. J'ai l'intention de parler de bien des choses, ici ! De mes livres ou de ceux que j'ai lus, de mon travail ou de ma famille, de ce qui me fait hurler et de ce qui me fait jouir de la vie...
  • Contact

Profil

  • Lucie Chenu
  • Je suis un être humain, Yeah ! et comme tout être humain, je possède trop de facettes, trop d'identités, pour les définir en moins de 250 caractères. Vous devez donc lire mes articles !
  • Je suis un être humain, Yeah ! et comme tout être humain, je possède trop de facettes, trop d'identités, pour les définir en moins de 250 caractères. Vous devez donc lire mes articles !

Recherche

4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 20:10

Bien plus qu’une bande dessinée, Filles perdues est un livre qui séduit la vue, l’intellect et les sens. La vue, parce que les dessins de Melinda Gebbie sont d’une beauté inouïe, l’intellect, parce que le scénario d’Alan Moore est tout à la fois original, intéressant et bourré d’astuces, de clins d’œil et d’humour, les sens parce que l’érotisme en est le thème, et que les deux auteurs – mariés par ailleurs – ont su servir leur propos d’une façon à la fois crue et délicate pour réjouir et faire jouir.

 

L’histoire est celle de trois héroïnes de contes féeriques modernes, Alice (du Pays des merveilles et de l’autre côté du miroir), Wendy (de Peter Pan) et Dorothy (du Magicien d’Oz), qui se rencontrent, dans un hotel quelque part en Autriche peu de temps avant l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, événement déclencheur de la Première Guerre Mondiale, se lient d’amitié tendre et se racontent les histoires étranges qu’elles ont vécu plus jeunes. Ces histoires ont bien peu en commun avec les romans de Lewis Caroll, James Matthew Barrie et L. Frank Baum. Ainsi, Alice, une vieille lady lesbienne, a-t-elle vécu dans sa jeunesse une expérience traumatisante avec un ami de son père, expérience qui lui aura donné le goût des drogues, la peur des hommes et l’amour des femmes. Wendy, épouse frustrée et mère de famille, a connu la passion avec un voyou prénommé Peter quand elle était jeune. Dorothy, jeune américaine un brin vulgaire (elle se décrit elle-même comme une simple fille de ferme), après avoir découvert les délices de la masturbation pendant un cyclone ravageur, séduit tous les garçons de ferme de son entourage, et les décrit de telle façon qu’on reconnaît très bien l’épouvantail, le lion craintif et le robot du Magicien d’Oz. Chacune a été menée si loin, par l’orgasme, qu’elle a atteint le Pays Imaginaire – ce qui a donné lieu aux légendes que nous connaissons.

Ainsi, ces trois femmes, d’âges et de condition très différentes, se rencontrent, se lient d’amitié et surtout se racontent des histoires érotiques en se faisant l’amour. Il y a quelque chose de la Déesse-Mère dans cette triade comme dans les triades des déesses de l’Antiquité grecque ou celte. Quelque chose de sombre et d’inquiétant, de séduisant, d’excitant, dans cette tresse d’histoires érotiques, dans cette « compétition » qui rappelle, d’ailleurs, les règles observées par les bardes se lançant des défis.

Filles perdues est en fait composé de trois volumes qui, dans la version originale, étaient parus en coffret. Ces trois livres ont des tonalités assez différentes, même si cette différence est subtile. Le premier, c’est la rencontre et la séduction. Le second, l’apothéose et la pornographie joyeuse. Mais à la fin de celui-ci, la vie réelle se dessine en filigrane avec la déclaration de guerre et le troisième livre est celui de la déchéance. Le monde s’écroule autour des trois femmes, et les histoires qu’elles se racontent sombrent dans la perversité : inceste, sadomasochisme, usage de plus en plus fréquent de la drogue, viol, prostitution… Pourtant, elle restent pures au milieu de ce qu’elles vivent, car elles le vivent de leur plein gré.

Le plus extraordinaire, dans Filles perdues, reste toutefois le visuel.

L’illustratrice, Melinda Gebbie, a utilisé différentes facettes de son art pour chaque type d’histoire. Selon la narratrice, les dessins auront des couleurs vives, pastel ou sombres. Le noir & blanc est aussi beaucoup utilisé, en particulier pour reproduire les illustrations d’un livre que chaque hôte trouve dans sa chambre, que certains prennent pour une Bible et qui, en fait, est une compilation de textes érotiques. Le parallèle qui est fait entre certaines scènes vécues par les protagonistes et certains passages de ce livre que eux-mêmes ou leur compagnons lisent au même instant est saisissant. Tout comme est particulièrement étonnant le « jeu de scène ». Ainsi, cette lampe placée en contrebas qui éclaire Wendy et son époux se livrant à des occupations banales, l’une sa couture, l’autre sa lecture, tandis que les ombres projetées sur le mur racontent une toute autre histoire, plus que suggestive ! Et ces deux chapitres qui se suivent et montre les quatre mêmes personnage, Alice, Dorothy, Wendy et son mari, au restaurant, le premier suivant le dialogue entre Alice et Dorothy, le second entre Wendy et son mari ! Melinda Gebbies a utilisé tellement de possibilités qu’on peut relire et re-regarder Filles perdues et découvrir d’autres détails qu’on n’aura pas remarqué la première fois – sans doute trop occupé qu’on était à contempler les membres respectables de ces messieurs et les chattes délicates de ces dames… Car Filles perdues est cru, nettement, et si les premières pages semblent ressortir plutôt de l’érotisme soft, celui-ci se fait de plus en plus hard à mesure que l’histoire plonge dans une dépravation qu’on n’aurait pas imaginée au début, à tel point qu’on finit par comprendre la raison du macaron « réservé aux adultes – interdit aux mineurs », macaron qui m’avait, au début, laissée dubitative – je n’ai jamais vu de telle mention sur Histoire d’O de Pauline Réage dessinée par Guido Crépax, ni sur Les Petites Filles modèles d’après la Comtesse de Ségur, illustrées par Georges Lévis, et pourtant, certaines scènes de ces bandes dessinées ne sont clairement pas pour les enfants !

Je vous ai gardé pour la fin quelque chose qui m’a particulièrement plu, que je n’ai pas remarqué tout de suite, pourtant. La construction, l’architecture des pages, varie en fonction des personnages dont elles racontent l’histoire. Ainsi, les histoires d’Alice sont-elles mises en scène dans des cases ovales, ce qui donne un charme suranné à ses souvenirs, une rondeur à ces scènes lesbiennes d’où sont bannis, ou presque, les hommes (et puis, une forme de camée pour une droguée, n’est-ce pas délicieusement subtil ?). Celles de Wendy, au contraire, sont dessinées en cases rectangulaires, des rectangles debout, dressés, comme en érection, comme sont debout la plupart des personnages quelle que soit l’action qu’ils mènent. Dorothy se raconte en rectangles couchés, comme est souvent couchée la fille de ferme, Marie-couche-toi-là consentante et volontaire, provocante et naïve à la fois. Quant aux scènes du présent, celles que vivent les trois femmes, mais aussi les quelques hommes et femmes qui les entourent – époux, amant, directeur d’hôtel, valets et soubrettes – elle s’érigent en cases carrées, directes, classiques, pour ne pas dire normales.

Vous l’aurez compris, Filles perdues est une œuvre fabuleuse, de celles qu’on met en haut de l’armoire pour que les enfants ne la trouvent pas, et en haut de la pile des œuvres préférées, celle où l’on range les chefs d’œuvre.

Lucie Chenu



chronique mise en ligne sur le site de la Yozone le 2 mai 2008. Et je vous conseille vivement d'aller y faire un tour, pour la sélection d'images qui illustre véritablement mes propos    et pour les références, bien sûr !

Partager cet article

Repost 0
Published by Lucie Chenu - dans Bandes Dessinées
commenter cet article

commentaires

Pepe 07/09/2009 11:59

rien à voir, mais j'avais bien aimé le film "Filles Perdues, cheveux gras" http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=34927.html

Lucie Chenu 07/09/2009 17:50


Ca n'a rien à voir, en effet


Delphine 05/09/2009 11:29

Tu n'as pas lu les autres BD d'Alan Moore, Lucie ? Ah, il faut… C'est un grand. Cinglé, souvent, mais grand.

Lucie Chenu 05/09/2009 11:39


Ca fait partie de mes grands désirs de lecture, mais... le temps... l'argent... J'ai reçu Filles perdues en SP, je ne sais pas si j'aurais pris la décision de me l'offrir (comme il
est vendu sous blister, on ne peut pas feuilleter avant de se décider !)


Delphine 05/09/2009 11:27

J'adore cette BD (comme tu le sais.) Mais je n'avais jamais lu ta critique, et elle est extraordinaire, une des meilleures que tu aies écrites.

Lucie Chenu 05/09/2009 11:37


Oui, je trouve aussi    Visiblement, le thème m'a bien inspirée 

Blague à part, il y a tellement de choses à dire sur cette oeuvre, tellement d'intrigues entrelacées, de thèmes abordés, et d'originalité dans le(s) graphisme(s) que je n'aurais pas pu faire bref
!


Alan 05/09/2009 07:57

Je suis en train de le lire...Je n'accroche pas du tout. Et je crois bien que je vais m'arrêter là. Le dessin est vraiment maladroit, inexpérimenté.Le propos est où ?C'est carrément porno, pas sensuel : cru ! Je ne suis pas rentré en empathie avec les personnages.Bref, j'ai trouvé ça malsain, mais je n'ai pas accroché non plus à From hell, absolument pas à V pour Vendeta, un peu plus à Watchmen...Bon, je vais ré-essayer...

Lucie Chenu 05/09/2009 08:55


Je n'ai pas lu les autres BD d'Alan Moore, ni de Melinda Gebbie, d'ailleurs, je n'ai donc pas d'élément de comparaison. Ce qui m'attirait dans celle-là, c'était la présence des trois héroïnes de
contes -- les réécritures de contes étant l'un de mes dadas -- et l'érotisme. Et la réputation d'Alan Moore, tout de même.

En ce qui concerne l'érotisme, je suis d'accord avec le fait que Filles perdues est très cru. Mais porno...? Je ne crois pas, parce que je ne suis pas sensible à ce que j'ai vu qui
était étiqueté "porno". Tu me diras que ça n'est peut-être pas une bonne définition, ça  

Je pense qu'on a chacun une vision personnelle, un ressenti ou un seuil de tolérance, qui change d'ailleurs avec l'âge. Quand j'étais jeune, j'ai détesté Histoire d'O. Depuis, je
l'ai revu plusieurs fois, je l'ai lu, et avec plaisir. A mon avis, il ne faut pas forcer son goût sur ce sujet... ça serait équivalent à un viol ! Juste savoir que d'autres peuvent
percevoir différemment, ou comprendre un second degré là où on ne reçoit qu'une image brute... Le cru peut être vu comme très sensuel, c'est vraiment très personnel !

Ceci dit, ça n'est pas pour rien qu'il est interdit à la vente aux moins de dix-huit ans, c'est clair !

Par contre, pour le dessin, je ne suis vraiment pas d'accord quand tu dis qu'il est maladroit et inexpérimenté ! Regarde sur le site de la Yozone dont je donne le lien le jeu d'ombre, par exemple ! Et cette
utilisation de techniques très différentes selon les scènes... Que le dessin soit volontairement naïf par endroits -- après tout, on est dans une réécriture de contes, et ça n'est pas un dessin
réaliste type BD belge, ni un truc formaté type manga, qui rendrait compte de l'ambiance surréaliste ! -- je suis bien d'accord. Mais justement, ça donne quelque chose qui me plait beaucoup.

Et... en toute franchise, pour avoir un peu pratiqué il y a longtemps, je ne crois pas qu'on puisse réaliser de tels dessins sans un grand nombre d'heures d'expérience ! Surtout en utilisant des
techniques si différentes les une des autres. Parce que c'est ça qui m'a surtout épatée. L'utilisation de graphismes différents selon le niveau de l'histoire. Le livre dans le livre en N&B, la
forme des cases et le type de colori (je n'ai pas assez insisté là-dessus, mais il y aurait tellement à dire) selon la fille qui se raconte, ce genre de trucs.