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  • : Les Humeurs de Svetambre
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  • : Je n'aime pas les étiquettes, les catégories, les petites cases... je m'y sens à l'étroit. J'ai l'intention de parler de bien des choses, ici ! De mes livres ou de ceux que j'ai lus, de mon travail ou de ma famille, de ce qui me fait hurler et de ce qui me fait jouir de la vie...
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  • Lucie Chenu
  • Je suis un être humain, Yeah ! et comme tout être humain, je possède trop de facettes, trop d'identités, pour les définir en moins de 250 caractères. Vous devez donc lire mes articles !
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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 18:54

Le numérique et la littérature sont-ils compatibles ? C'est la question qu'on peut se poser quand on voit à quel point les discussions flambent de tout côté, depuis quelques jours, sur le net.

Tout d'abord, il y a cette proposition de loi relative à l'exploitation numérique des œuvres indisponibles du XXesiècle. J'essaye de vous résumer et d'expliquer.

Les œuvres dites « indisponibles » sont des ouvrages qui ne sont pas dans le domaine public. Des ouvrages qui ont été publiés durant le XXe siècle et dont les auteurs peuvent être morts ou vivants. Des ouvrages indisponibles, parce qu'épuisés et non réimprimés. Ces livres peuvent avoir fait un flop ou avoir cassé la baraque en leur temps, peu importe. On parle ici d'exploitation numérique, pas de littérature. De gros sous, pas d'art. Et les livres dont il est question vont du roman à l'essai en passant par le manuel ou les bandes dessinées, très anciens ou carrément récents.

Cette proposition de loi vise à entrer dans une banque de données les titres des ouvrages indisponibles et, une fois ceci fait, à autoriser une société d'exploitation à les numériser et les commercialiser, les revenus (parce que tous ces ouvrages ne seront pas gratuits, qu'alliez-vous croire !) étant répartis à la façon de la Sacem, le plus gros dans la poche de la société (qui aura des frais, c'est un fait) et pas grand-chose dans celle des auteurs et de leurs ayants droit. Un éditeur pourra s'opposer à ce qu'un livre qu'il a publié soit ainsi numérisé, et dans ce cas, il a deux ans pour prouver qu'il exploite toujours le livre. Facile pour les grosses boites comme Gallimard – oui, si je cite Gallimard, ça n'est pas sans raison – ou Hachette, un peu moins pour les petits et moyens éditeurs. Un auteur – à défaut, ses ayants droit – pourra aussi s'opposer à ce que son livre soit numérisé. Mais il doit pour cela guetter la fameuse liste, faire des démarches pour empêcher que, etc., et cela va à l'encontre du droit d'auteur. Si l'on veut publier à nouveau l'ouvrage de quelqu'un, alors il faut lui demander et lui proposer un contrat d'édition !

Je fais une première parenthèse pour parler de la traduction du Vieil Homme et la mer, d'Hemingway, réalisée par François Bon qui l'avait mise en ligne sur publie.net où il a vendu le nombre exorbitant de 22 exemplaires. F. Bon était persuadé d'agir en toute légalité, car selon les pays, Hemingway est, ou n'est pas, dans le domaine public. Gallimard, qui possède les droits d'exploitation du roman pour la France (et sans doute aussi pour les autres pays francophones, mais ça serait à vérifier, car au Canada le livre est dans le domaine public !) a envoyé une lettre comminatoire enjoignant aux diffuseurs de publie.net de retirer le roman, puis a nié avoir envoyé une telle lettre. Bref, l'affaire est assez compliquée, les droits américain et français se mélangeant allègrement, et je vous conseille de la lire à la source, ainsi que les analyses qui en sont faites ici, ou . Ce qui m'interpelle particulièrement, c'est cet article intitulé Démolir Gallimard, très intéressant au demeurant. Il n'empêche qu'il y est écrit quelque chose avec quoi je ne suis pas d’accord : « Il suffit de scanner, de numériser tous les auteurs dont les œuvres ne sont pas encore dans le domaine public. Je ne vois aucune raison morale de ne pas le faire. Que veut un auteur, même et surtout au-delà de sa mort ? Être lu, savoir que l’accès à ses oeuvres sera pérennisé. »

Non, un auteur ne veut pas forcément que ses anciens livres soient scannés, numérisés et lus, « même et surtout au-delà de sa mort ». Un auteur a le droit d’espérer que ses livres procureront des revenus à lui-même ou, après sa mort, à ses enfants (à ses ayants droit), il peut aussi ne surtout pas vouloir que tel ou tel de ses livres soit à nouveau disponible, pour peu qu’il le considère comme dépassé, qu’il ait changé d’avis au sujet des thèses exposées, ou qu’il craigne que cela fasse concurrence à ses livres plus récents. C’est surtout pour cela que je ne suis pas d’accord avec la proposition de loi sur la numérisation des œuvres indisponibles du XXe siècle.

Alors certes, les ouvrages publiés chez Gallimard ne sont pas « indisponibles », il reste toujours quelques exemplaires « prouvant » que le livre est toujours exploité. Il n’empêche que le principe est le même : toute nouvelle publication, y compris numérique, ne saurait se faire sans qu’on demande son accord à l’auteur ou à ses ayants droit.

Mais il y a un point à prendre en considération : le délai excessif avant que l'œuvre ne tombe dans le domaine public. C'est une aberration. Vingt ans après la mort de l’auteur seraient, à mon avis, largement suffisants. Or, en France, ce délai était il y a peu variable selon l'époque de la mort de l'auteur, selon sa mort, aussi (les ouvrages des auteurs « morts pour la France » attendaient quelques années de plus avant d'entrer dans le domaine public), variant de cinquante à soixante-dix ans. Et depuis peu, on a harmonisé le tout: c'est soixante-dix ans. Soixante-dix années après la mort de l'auteur avant que l'ouvrage ne rentre dans le domaine public. C'est énorme. C'est trois fois trop.

Chez Gallimard – on y revient –, le cas est particulier. En effet, cet éditeur fait (ou faisait ? Mes sources datent un peu, je m'en voudrais de vous induire en erreur et surtout de risquer un procès pour diffamation ;-)) signer des contrats d'édition engageant les ayants droit de l'auteur jusqu'à l'entrée des ouvrages dans le domaine public. C'est-à-dire que si je signe un roman chez Gallimard (ne rêvons pas !), mes enfants n'auront pas le droit de le publier ailleurs, même s'il est introuvable en librairie, Gallimard s'arrangeant toujours pour garder quelques exemplaires en stock.

Gallimard… Oui, Antoine Gallimard, l'héritier de la rue Gaston Gallimard, que d'après Wikipediason père a obligé à faire du droit à Assas, alors qu'il voulait étudier la philosophie… (Je me demande à quoi aurait ressemblé l'édition, en France, si Claude Gallimard avait mieux respecté les désirs de ses enfants. Peut-être les auteurs auraient-ils, eux-mêmes, été mieux respectés en tant que créateurs ?), le patron du Syndicat national de l'édition, oui, ce syndicat qui ne regroupe que les gros groupes éditoriaux et ne représente que lui-même et ses intérêts, surtout pas ceux des auteurs, et organise, entre autres, le Salon du Livre de Paris. Et c'est l'occasion pour moi d'ouvrir une deuxième parenthèse.

Le Salon du Livre de Paris… qui, cette année, refuse toute accréditation aux écrivains n'ayant pas une actu et une dédicace sur un stand!!! Lorsque j'ai lu cet article, j'ai cru à une erreur. Mais des auteurs de ma connaissance se sont vu répondre – et désagréablement, en prime – qu'il était hors de question qu'ils puissent entrer gratuitement au Salon. Dorénavant, les mots « auteur » et « écrivain » sont rayés de la liste des « professionnels du livre » pouvant obtenir une accréditation, y compris parmi les « créateurs ». Je me suis creusé la cervelle pour savoir pourquoi on écartait ainsi les écrivains, j'ai pensé que le candidat-président (qui a, paraît-il, commis un livre) prévoyait une visite, que les auteurs étaient trop gauchistes pour se laisser manipuler, qu'on entendrait clamer partout « casse-toi, pauv'con ! », ce genre de choses, quoi. Et puis, Actualitté a enquêté et expliqué pourquoi les auteurs n'auraient pas, cette année, le droit de rentrer gratuitement au Salon qui vit de leurs Livres. Il fallait y penser : d'après Bertrand Morrisset, commissaire général du Salon du Livre, les auteurs sont des mafiosos qui revendent leurs places, ce qui n'est bien sûr pas le cas des autres professionnels du livre que sont les coloristes, les traducteurs, les illustrateurs, les correcteurs, les bibliothécaires, les orthophonistes (eh oui, les orthophonistes sont des professionnels du livre, je l'apprends moi aussi), les maquettistes, les photograveurs, les relieurs-brocheurs, les fournisseurs de logiciels (oui, vous ne saviez pas que les fournisseurs de logiciel étaient des professionnels du livre ? Moi non plus) et j'en passe et des meilleures. Seuls les auteurs, bien sûr, sont malhonnêtes…

Mais comme le dit Ayerdhal, « j’ai parfaitement conscience que l’organisation du Salon du livre de Paris est confiée par le syndicat national de l’édition (SNE), dont monsieur Antoine Gallimard est l’actuel président, à Reed Expositions France (du groupe Reed Elsevier, dont le chiffre d’affaires en 2010 était de 7,3 milliards d’euros et le bénéfice net de 780 millions). »

Ah oui, ces chiffres laissent rêveur, n'est-ce pas ?

Alors, je boucle mes parenthèses et j'en reviens à ce projet de loi. Le collectif d'auteurs « Le Droit du Serf » a rédigé une lettre-pétition qui sera le plus tôt possible envoyée aux députés. Ça urge, parce qu'elle passe en deuxième lecture à l'Assemblée législative le 22 février. J'ai parfaitement conscience qu'il se passe des choses mille fois plus graves, en ce moment, que des droits d'auteurs qui ne rentreraient pas dans leur poche. Il n'empêche qu'avec l'avènement du numérique, on se retrouve (tous, les auteurs et les lecteurs, et aussi ceux qui se fichent des livres) dans la position de David contre Goliath, ou du pot de terre contre le pot de fer, selon la métaphore que vous préférez. Les gros groupes éditoriaux tels que Gallimard (on peut aussi citer Hachette, qui fait partie de Lagardère et se trouve à la neuvième place dans le classement des principaux conglomérats d'édition avec 2,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel !) possèdent les droits d'exploitation d'ouvrages jusque soixante-dix ans après la mort de leurs auteurs. Les écrivains, eux, touchent entre 4 et 15 % du prix de vente hors-taxe, pour un roman papier. Ces mêmes gros groupes éditoriaux commencent à publier des romans en numérique, à un tarif à peine inférieur à celui du livre papier, alors qu'ils n'ont plus les frais d'impression et et que les frais de distribution sont extrêmement réduits, et cela sans pour autant augmenter de façon significative le pourcentage de droits d'auteurs. Ces groupes ont formé un « syndicat » qui organise un salon du livre où les auteurs, pour entrer, doivent payer leur place. L'un de ces groupes exige – avant de se dédire – des dommages et intérêts parce qu'un traducteur a proposé une nouvelle – et meilleure, paraît-il – traduction d'un ouvrage dont il possède les droits d'exploitation, plus de cinquante ans après le suicide de son auteur. Et à côté de ça, les « ouvrages indisponibles », ceux qui sont parus chez de petits éditeurs indépendants, devraient être numérisés et vendus sans pour autant qu'on signe un contrat d'édition à leurs auteurs ? Lesquels auteurs devraient être bien contents qu'on les laisse payer pour aller au Salon du Livre…!

Mais de qui se moque-t-on ?

Moi, je dis non. Je refuse que les ouvrages de mon grand-père soient numérisés et vendus par le biais d'une société d'exploitation qui nous reversera, à ma famille et à moi-même, des fifrelins baveux. Par contre, je n'aurais rien contre le fait qu'ils soient versés au domaine public sans attendre que sa mort soit passée depuis soixante-dix ans, et je souhaiterais que leur accession soit gratuite.

Et je refuse que mes bouquins (oui, je sais, il est question du XXesiècle, mais une fois cette loi votée, il sera tellement aisé par un simple décret d'en déplacer la date d'application !) soient numérisés et vendus sans contrat d'édition. Et il est tout à fait possible que je refuse que certains de mes textes soient disponibles en numériques, je veux avoir le choix de publier ou non ce que j'ai écrit, selon la façon que je souhaite.

Et je refuse de payer pour entrer au Salon du Livre où je comptais aller, cette année, pour nouer des contacts professionnels.

Et j'aimerais bien lire la traduction de François Bon du Vieil Homme et la mer

Ce qui fait une sacrée pelote bien emmêlée.

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Published by Lucie Chenu - dans Livres - édition
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commentaires

le concombre masqué 19/02/2012 12:32


Si tu veux venir au SDL de Paris sans payer, envois moi un mail je ferai en sorte de venir te chercher à la porte avec un badge ...

Lucie Chenu 19/02/2012 13:20



Mais je ne veux pas "entrer sans payer", je veux être accréditée et que les auteurs soient accrédités ! Question de principe. Sinon, je peux aussi, je crois, demander une accréditation en tant
que correctrice -- et de fait, c'est en tant que correctrice que je souhaitais aller au SdL