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  • : Les Humeurs de Svetambre
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  • : Je n'aime pas les étiquettes, les catégories, les petites cases... je m'y sens à l'étroit. J'ai l'intention de parler de bien des choses, ici ! De mes livres ou de ceux que j'ai lus, de mon travail ou de ma famille, de ce qui me fait hurler et de ce qui me fait jouir de la vie...
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  • Lucie Chenu
  • Je suis un être humain, Yeah ! et comme tout être humain, je possède trop de facettes, trop d'identités, pour les définir en moins de 250 caractères. Vous devez donc lire mes articles !
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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 13:43

Emmanuelle Bermes, qui fut « conservateur des bibliothèques à la BnF, où elle s'occupa de numérique et de métadonnées pendant près de huit ans » et est maintenant en charge du projet « Centre Pompidou Virtuel » trouve que ReLIRE a du bon, et elle l'exprime sur son blog dans un billet que l'on ne peut hélas pas commenter. Pas grave, je vais reprendre ici les points qui me chagrinent le plus.

 

Passons sur le « Je travaille dans l'édition », provocateur, agaçant en tout cas de la part de quelqu'un qui est salarié (cadre) de l'État. De fait, tout le billet montre à quel point, lorsqu'on perçoit un bon salaire, on ne peut pas parvenir à se mettre à la place d'écrivains qui ne vivent que de leurs droits d'auteurs et peinent à joindre les deux bouts.

(On aura compris que je ne parle pas de moi, mes DA sont trop faibles et de toute façon, je ne suis pas directement concernée par la loi sur les indisponibles du XXe siècle.)

J'ai conscience que ce que je viens d'écrire peut être compris comme une charge personnelle contre madame Bermes que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam. Il me semble quand même qu'il y a dans ce fossé social entre la majorité des auteurs et les instances dirigeantes de la BnF une des raisons de l'incompréhension, voire du je-m'en-foutisme, que les auteurs rencontrent lorsqu'ils exposent leurs problèmes et – pire ! – leur avis.

 

Beaucoup de choses me font bondir, dans ce billet, mais je ne vais relever que les plus « graves ». Graves, parce que je crains que les lecteurs de ce billet ne prennent les contre-vérités de madame Bermes pour argent comptant. Lorsqu'elle écrit « vu de chez moi, le déchaînement d'indignation suscité par ReLIRE est assez incompréhensible », j'ai envie de lui répondre : forcément, pour vous, c'est tout bénef, ceux qui s'indignent sont ceux qui se voient dépossédés et ceux qui sont capables de se mettre à leur place (et il y en a, en nombre, jusque-z-et y compris parmi les bibliothécaires).

 

Ainsi, madame Bermes écrit : « Quand on connaît la situation de l'édition aujourd'hui et son mode de fonctionnement, il faut vraiment faire preuve d'une immense naïveté (ou mauvaise foi) pour penser que ces livres devenus indisponibles depuis plus de 10 ans et qui le sont restés depuis ont la moindre chance d'être réédités en dehors de ce dispositif. »

Alors dans ce cas, expliquez-nous pourquoi on trouve, dans cette liste, de très nombreux textes déjà réédités, en papier ou en numérique, et qui ne sont donc pas indisponibles ?

Il y a toujours eu des amoureux de la littérature, des curieux, des passionnés pour chercher à faire connaître les ouvrages qui les ont marqués. Et depuis dix ans, justement, avec les nouvelles techniques d'impression numérique, puis avec l'édition numérique (tout le monde comprend la différence ? J'espère que c'est le cas de l'ex-conservatrice des bibliothèques en charge du numérique et des métadonnées), c'est devenu beaucoup plus facile. Certains auteurs ont eux-mêmes remis en circulation leurs anciens textes. Par ailleurs, de très nombreuses petites maisons d'édition se sont montées, parfois à cette seule fin : rééditer l'œuvre majeure d'un écrivain génial mais oublié.

En clair, vous ne connaissez pas ces rééditions, donc vous estimez qu'elles n'existent pas et n'ont aucune chance d'exister un jour. Rappelez-moi votre job ?

 

« Alors évidemment, constituer comme on peut un registre de 60 000 titres et demander aux auteurs de faire de l'opt-out ce n’est peut-être pas le système idéal, mais quoi d'autre ? Négocier individuellement avec chacun ses droits numériques ? Ce serait une tâche dantesque »

 

Et donc, parce que ça serait du boulot que de demander aux auteurs ou à leurs ayants droit leur accord de publication, et de leur proposer un contrat d'édition numérique, on force leur porte. Quoi faire ? Eh bien, mais rien. On n'est pas obligé de faire quelque chose. On n'est pas obligé de s'approprier des œuvres qui ne sont pas dans le domaine public. On peut très bien attendre le délai légal de 70 ans après la mort de l'auteur.

Ou demander la permission de l'auteur qui, dans de nombreux cas, sera ravi de l'opportunité. Après tout, il est prévu de rémunérer (combien ? Personne n'en sait rien, ça dépendra des frais, l'auteur n'est en mesure de négocier ni le montant de ses droits, ni la forme retenue pour l'édition, au mépris du droit d'auteur et de la Convention de Berne par la même occasion !) les auteurs ou leurs ayants droit, donc il faudra bien les contacter à un moment ou à un autre, non ? À moins que l'idée ne soit, justement, de les flouer ? Je n'oserais le croire…

 

« On peut aussi critiquer le système de l'opt-out et se dire que la base de données proposée par la BnF devrait être parfaite du premier coup et intégrer toutes les informations qui n'existent pas, comme le registre centralisé de toutes les éditions numériques déjà existantes, FRBRisé s'il-vous-plaît pour qu'on puisse savoir de quelle édition papier la version numérique est dérivée. »

 

Il y a deux points, là :

« On peut aussi critiquer le système de l'opt-out et se dire que la base de données proposée par la BnF devrait être parfaite du premier coup »

Oui, on peut, et même, on doit. Parce que cette liste n'est pas qu'une simple base indicative. Elle est la base juridique sur laquelle les auteurs, les éditeurs et les ayants droit sont obligés de s'appuyer pour faire valoir leurs droits.

 

« intégrer toutes les informations qui n'existent pas, comme le registre centralisé de toutes les éditions numériques déjà existantes, FRBRisé s'il-vous-plaît pour qu'on puisse savoir de quelle édition papier la version numérique est dérivée. »

Pardon ? Vous croyez encore que les éditions numériques sont obligatoirement dérivées d'éditions papier ? Que ce sont de bêtes scans OCRisés ? Qu'au XXe siècle, les auteurs n'avaient pas d'ordinateur ni de logiciels de traitement de texte ?

Là, c'est grave. Si les conservateurs des bibliothèques qui s'occupent du numérique et de métadonnées ne connaissent que les scans OCRisés, s'ils n'ont jamais entendu parler des rééditions numériques corrigées et augmentées, c'est grave.

 

« Ceux qui ont déjà géré une base de données bibliographique de 60 000 références savent qu'il n'y a rien là d'anodin (et je tire mon chapeau au passage aux collègues de la BnF pour le travail réalisé en un temps record, moi qui ai toujours claironné que faire aboutir un projet en moins de 2 ans dans cet établissement était impossible.) »

Moi aussi, je leur tire mon chapeau. Le « conseil scientifique » en charge de la liste ReLIRE n'a été nommé que le 19 mars, et la liste est publiée le 21. À temps pour le Salon du Livre, et pour coïncider avec la « signature historique de l'accord auteurs éditeurs », accord sur les avenants aux contrats d'éditions concernant le numérique, sur lequel il y aurait d'ailleurs à redire…

 

Tout compte fait, non, je ne leur tire pas mon chapeau, à vos collègues. Leur base fourmille d'erreurs, elle comporte des titres réédités en papier, en numérique, c'est un ramassis de données ni triées ni même simplement regardées. Comme dirait ma belle-mère, c'est ni fait ni à faire !

 

« On pourrait objecter que le délai d'opposition, 6 mois, est bien court. Je fais cent pour cent confiance aux auteurs et à leurs ayants-droit pour aller vérifier le registre dans les 6 mois. Ces gens-là sont soucieux de ce qu'il advient de leur production. S'ils ne le sont pas, alors on peut penser qu'ils n'auraient jamais fait la moindre démarche pour que leurs bouquins redeviennent disponibles, c'est donc heureux que quelqu'un le fasse à leur place. »

Ai-je bien lu ? « Ces gens-là » ? Mais quel mépris on sent dans « ces gens-là » !
Et encore une fois, quelle méconnaissance de ce que sont les auteurs ayant publié des ouvrages au XXe siècle et leurs ayants droit. La plupart d'entre eux n'ont certainement jamais entendu parler de cette loi inique.

Sans parler des auteurs étrangers. Parce que voilà, contrairement à ce que je croyais, les textes d'auteurs étrangers peuvent être compris dans le processus. Et alors quoi ? Nul n'est censé ignorer la loi française, y compris un auteur chinois ou américain ou ses ayants droit ? Et il leur faudra, s'ils refusent l'opt out, faire des démarches administratives lourdes, dans une langue qui n'est pas la leur ?

 

Pendant longtemps, je ne comprenais pas, quand on me parlait de l'arrogance française. Ça va, n'en jetez plus, j'ai compris.

Et j'en ai mal au cœur !


« c'est donc heureux que quelqu'un le fasse à leur place. » Mais quel mépris, bis ! Et depuis quand, parce que quelqu'un ne fait pas quelque chose, il faudrait à tout prix le faire à sa place ?

(Madame Bermes, si votre voisin ne plante pas de fleurs qui vous agréent sur son balcon, vous estimez de votre devoir – et dans vos droits – de le faire à sa place ?)

 

Et puis enfin, faire quoi ? Parce que c'est bien beau, tout ça, mais concrètement, de quoi est-il question ? On sait que les ouvrages indisponibles et sous droits (i.e. pas dans le domaine public) du XXe siècle (et du XXe siècle seulement) sont listés puis proposés à leur éditeur d'origine ou, s'il refuse (ou n'existe plus), à un éditeur numérique pour être numérisés. Et là, que se passera-t-il ? Sous quel format les ouvrages seront-ils vendus ? Du Mobi pour Kindle d'Amazon ? De l'ePub lisible par toutes les liseuses et tablettes ? Avec ou sans DRM ? Et à quel prix ?

 

Avec ou sans DRM et à quel prix ?

 

On n'en sait rien, on n'en a pas la moindre idée. On sait juste que l'auteur touchera 50 % de ce qu'il restera du prix de vente hors taxe une fois, à égalité avec l'éditeur d'origine qu'on paye pour avoir cessé de travailler le livre, une fois déduits les frais de la Sofia (société de perception et gestion des droits) et la part de l'éditeur numérique, si ce n'est pas l'éditeur d'origine qui effectue la numérisation. Autrement dit, une participation au bénéfice.

 

Tiens, c'est bizarre : en France, il est interdit de conclure un contrat d'édition avec participation aux bénéfices, il faut obligatoirement que la rémunération soit indiquée en « pourcentage du prix de vente hors taxe ».

 

Ah, mais voyons, que je suis bête ! Il n'y a pas de contrat, là. L'auteur n'a pas son mot à dire sur la façon dont son œuvre est exploitée. Il entrouvre son tiroir-caisse et ferme sa gueule.

 

Alors, avec ou sans DRM et à quel prix ?

 

Aucune idée. Or cette question peut être cruciale pour les écrivains attachés à la libre transmission du savoir, ou plus prosaïquement qui connaissent bien le monde du numérique et sont conscients que la meilleure façon d'éviter le piratage est de proposer une offre légale peu onéreuse et sans DRM, ces logiciels casse-pieds (je reste polie) qui n'ont pour effet que d'empêcher le lecteur de lire le livre qu'il a acheté en toute légalité (à moins bien sûr qu'il ne possède la dernière tablette à la mode, dans ce cas, on ne parle plus de lecture, on ne parle plus d'œuvres ni de droit d'auteur, mais de nouvelles technologies et de marketing).

 

Je connais un grand nombre d'auteurs qui refuseraient tout net qu'on vende leurs ouvrages à un prix prohibitif et/ou avec DRM. Là, la loi sur les Indisponibles et ReLIRE leur imposent de choisir avant de connaître les conditions.

 

(En fait, les auteurs auront une autre porte de sortie une fois passés les six mois, mais elle sera étroite et difficile à franchir ; et réservée aux seuls auteurs, les ayants droit – c'est à dire les enfants des auteurs – pouvant aller se faire voir.)

 

Je reprends ma lecture du Figoblog : « Quand je pense que mes quelques Œuvres Papier commises (en tant qu'auteur) pour le Cercle de la Librairie m'ont rapporté chacune à peine une centaine d'euros, sur plusieurs années (et elles ne sont pas indisponibles !!) je doute que ces auteurs dont les œuvres étaient oubliées ne fassent fortune. »

(Si j'étais méchante, je pointerais du doigt le « ne » explétif qui n'a rien à faire là.)

(Je suis méchante.)

 

Et donc, on doit, dans notre pays, soit faire fortune soit s'écraser. Bien entendu, si on n'a pas fait fortune, c'est qu'on n'est rien, qu'on ne vaut rien, qu'on n'a pas d'opinion à exprimer sur quoi que ce soit et surtout pas sur ce que d'autres font de son travail.

 

Madame Bermes, la différence entre « ces auteurs » et vous, c'est qu'ils ne se sont pas – pas forcément – contentés de commettre, comme vous (et moi) « quelques Œuvres Papier ». Ils ont écrit, parfois beaucoup, des essais, des articles, des romans, des nouvelles (j'en connais qui ont commencé à publier en 1968 et ne se sont jamais arrêtés ; pouvez-vous imaginer ce que représentent 45 années de publication ?), au point d'avoir parfois du mal à se souvenir des différentes rééditions de chacun de leurs textes. Pour autant, ils n'ont pas fait fortune ; ils gagnent moins que vous, sans doute, mais sont riches d'expérience, d'histoires et de mots transmis à leurs lecteurs, transmis à leur gré, à leur façon.

 

Et c'est de cela que la BnF va les dépouiller, d'autant plus aisément que les ouvrages collectifs ne sont listés bien souvent que par titre, qu'il est impossible d'y accéder par nom d'auteur et qu'il est tout autant impossible à un auteur ayant publié il y a plus de dix ans (XXe siècle, vous vous souvenez ?) plus de 150 nouvelles et autant d'articles de chercher chaque titre de chaque volume auquel il a contribué.

 

Mais vous – et vos supérieurs – parce que vous estimez fastidieux le travail pour lequel, pourtant, vous êtes payés, vous osez écrire « il faut être un peu réaliste. Le dispositif proposé présente au moins l'avantage d'offrir une seconde vie à des ouvrages qui n'en auraient jamais eu. »

 

Vous n'avez rien prouvé d'autre que votre méconnaissance du sujet.

 

Et pour votre gouverne, Daniel Pennac, que vous avez le front de citer en fin de billet, n'a jamais dit que le droit de relire passait par celui de piétiner le droit d'auteur.

 

Allez, pour finir sur une note plus haute, qui sonne plus juste, voici la voix d'une lectrice : « En tant qu’amoureuse d’éditions belles et logiques dans leur cohérence entre forme et contenu, je pleure à l’idée de la laide foirade que promettent d’être ces trucs numérisés. (...) Des oeuvres que j’aime profondément s’avèrent actuellement indisponibles, et je ne tiens pas à ce que ReLIRE détruisent toutes leurs chances de vraie réédition, le moment venu.

Et je parle en collectionneuse / complétiste acharnée. Je peux passer des heures, des mois, à chercher les éléments manquants et épuisés de la bibliographie d’un auteur que j’apprécie. Aucun fichier numérisé à la va-vite, probablement bourré d’erreurs (à en juger par la non-qualité du travail effectué au niveau de la base de données de ReLIRE), ne vaudra l’émotion qu’on éprouve à déballer de ses mimines tremblantes un exemplaire tout marqué par ses vies précédentes. Pas d’égale à cette émotion, si ce n’est la réédition parfaite, telle que rêvée par l’auteur… »

 

 

 

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Published by Lucie Chenu - dans Livres - édition
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