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  • : Les Humeurs de Svetambre
  • Les Humeurs de Svetambre
  • : Je n'aime pas les étiquettes, les catégories, les petites cases... je m'y sens à l'étroit. J'ai l'intention de parler de bien des choses, ici ! De mes livres ou de ceux que j'ai lus, de mon travail ou de ma famille, de ce qui me fait hurler et de ce qui me fait jouir de la vie...
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  • Lucie Chenu
  • Je suis un être humain, Yeah ! et comme tout être humain, je possède trop de facettes, trop d'identités, pour les définir en moins de 250 caractères. Vous devez donc lire mes articles !
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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 10:48

En ce début de millénaire la « question identitaire » est plus forte que jamais. Les plaies des déportations, des génocides, de la Shoah, sont loin d’être cicatrisées – et d’autres déportations massives de populations, d’autres génocides, d’autres crimes contre l’humanité sont commis, toujours, sur notre planète. Les blessures causées par l’esclavage et par la colonisation sont encore vives, elles aussi. Si les femmes ont maintenant le droit de vote dans la plupart des démocraties, si l’apartheid a pris fin en Afrique du Sud, « minorité » est encore synonyme de « sous-population » dans bien des endroits. L’autre, l’étranger, fait encore peur et, tandis que les USA élisent le premier président afro-américain de leur histoire, la France s’est dotée d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, et la banlieue est devenue le « lieu des bannis ».

Cet autre qui effraye n’est pas forcément – pas uniquement – l’étranger venu d’un autre pays, qui a une autre couleur de peau ou une autre religion. Il suffit parfois d’avoir des goûts différents, une manière de vivre qui n’est pas celle de la majorité. L’homosexualité n’est plus un délit en France depuis 1982, mais elle n’a été retirée de la liste des maladies mentales de l’OMS qu’en 1991, tandis qu’y était ajoutée le transsexualisme. La France exige un contrôle psychiatrique pour accorder un changement d’état civil aux personnes transgenres, ce qui dénie à l’individu le droit de décider seul de son identité de genre. Mais on peut aussi conclure qu’une façon de mettre à l’écart celui qui est trop différent de nous est de le déclarer fou.

Car, enfin, qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? La neurologie, la génétique, la psychanalyse ou la sociologie donnent des bribes de réponse. On est ce qu’on est parce qu’on possède un génome déterminé, mais aussi parce qu’on a été élevé dans une langue et pas une autre, qu’on a été entouré d’amour ou qu’on a subi un (des) traumatisme(s), toutes choses qui font que notre cerveau fonctionne d’une certaine manière, ou encore parce que la pression des événements nous pousse à adopter tel ou tel comportement. On sait que la mémoire est déterminante, mais elle n’est pas tout : un amnésique a toujours une identité… Ces bribes de réponse que donne la science ne s’avèrent-elles pas aussi factices que celles qu’imposent parfois la religion, la morale ou la société ? Une vue parcellaire n’est-elle pas, par définition, déformée ?

S’il est une question qui taraude l’être humain depuis son origine, c’est sans doute « qui suis-je ? » La religion, la philosophie ont tenté d’y répondre ; la littérature s’en est emparée comme d’un thème de prédilection. De nombreux récits d’aventures, du Don Quichotte de Cervantès au Candide de Voltaire, sous couvert de tribulations rocambolesques, racontent une quête initiatique, les personnages s’efforçant de donner sens à leur vie en accomplissant leur destin ou, au contraire, en lui tenant tête. Parfois, l’un d’entre eux est un animal, ce qui permet à l’auteur de pousser son propos. Ainsi Jack London décrit-il, dans L’Appel de la forêt, la vie d’un chien retournant à l’état sauvage et, dans Croc-Blanc, celle d’un loup domestiqué, maltraité et découvrant finalement l’amour de bons maîtres. On peut transposer ces deux vécus opposés, ces deux identités divergentes, à l’homme.

La science-fiction, la fantasy ou l’horreur mettent en scène d’autres espèces, elles aussi, et plus précisément, d’autres espèces intelligentes. Elles peuvent facilement opposer l’homme « normal » à des extraterrestres – selon les cas bienveillants ou exterminateurs – ou à des mutants que l’humanité renie ou admire. Les Chrysalides, de John Wyndham, publié pendant la guerre froide, met en scène une petite ville aux mœurs rigides, après un conflit nucléaire. Les mutants sont persécutés et David, un petit garçon télépathe, doit dissimuler son pouvoir à son père, fanatique religieux. Vingt ans plus tard, Anne McCaffrey relate, dans son cycle Le Vol de Pégase, l’évolution des mentalités : les Doués, craints et contraints à se cacher dans Le Galop d’essai, finissent admirés de tous et sauvent l’espèce humaine d’une menace extraterrestre dans La Tour et la Ruche.

Plus récemment, Francis Berthelot se fait le chantre de la tolérance, en particulier dans Rivage des intouchables qui décrit une planète où deux peuples, autrefois frères, se sont tellement différenciés que seule la haine peut exister entre eux, ou la maladie. Arthur et Cassian, « transvers », se battent pour vivre libres, parce que : « Quand l’identité profonde de quelqu’un a de tout temps servi d’injure à la populace, quelle estime de soi lui reste-t-il ? » Musiques de la Frontière, de Léa Silhol, est une « histoire de fay » qui apparaissent, tels des changelins, dans les berceaux des humains. Ceux-ci, ne pouvant supporter leur étrangeté, les abandonnent dans des Centres. Quant à Jean-Michel Calvez, dans STYx, il décrit une planète colonisée par les humains où cultiver l’indifférence ou la haine d’autrui est devenu un mode de survie ! Exclusion-intégration, isolationnisme-communautarisme, rejet-tolérance, amour-haine, sont les voies par lesquelles on s’engage dans une relation avec un autre

Ces genres métaphoriques par excellence que sont les littératures de l’Imaginaire accouchent de paraboles sur l’être humain. Être un homme ou une femme, se réaliser en tant qu’individu, appartenir à un peuple décimé, à une minorité opprimée ; autant de façons, opposées en apparence, de décliner notre (nos) identité(s). Autant de façons avec lesquelles chacun de nous apprend à composer. Être soi-même ou répondre à l’attente que les autres ont de nous ? Accomplir notre destin ou lui barrer la route ? Faire partie d’un tout ou s’individualiser ? La SF et le fantastique peuvent mettre en scène des guerres interstellaires ou des attaques de zombies, mais aussi (surtout ?) s’interroger sur la nature profonde de l’homme. Les androïdes, qu’ils soient bleus, en révolte et rêvant de moutons électriques, chez Philip K. Dick, ou bien rouges, idolâtrant leur créateur, comme dans La Tour de verre de Robert Silverberg, sont en constante recherche d’identité et luttent pour leur liberté. Les Ténébrans décrits par Marion Zimmer Bradley, les femmes opprimées de La Chaîne brisée ou les adolescents méprisés de L’Héritage d’Hastur, vivent une quête semblable. Souvent en proie à des conflits de loyauté, ils doivent lutter, choisir et assumer pour être enfin eux-mêmes.

Dans son essai, Les Identités meurtrières, publié en 1998, Amin Maalouf traite du thème de l’identité, ou plutôt des identités diverses qui composent chacun de nous. Il se demande pourquoi il nous est si difficile d’être multiples, d’avoir plusieurs appartenances. Pourquoi cela mène, presque obligatoirement, à une lutte. Il décrit comment quelqu'un qui est (il prend son propre exemple) Arabe, chrétien, Libanais et Français, mais aussi plein d'autres choses, comment cet homme, s'il est attaqué sur l'une de ces identités qui le composent, réagit en renforçant cet aspect de lui qui est agressé, pour ne pas être détruit, tout simplement. Et comment ce renforcement peut mener au fanatisme le plus dangereux, le plus meurtrier…

Amin Maalouf est optimiste. Il semble dire : puisqu’on connaît le mécanisme pervers, on peut ne pas le produire… Mais je travaille sur la fiction. Et si les mots de Maalouf m’ont profondément marquée, mon propos, ici, est tout autre.

Pour cette anthologie, j’ai voulu des nouvelles qui parlent de l'Autre, de la douleur d'être rejeté… De la façon dont on réagit quand on est méprisé parce qu'on est black, blanc, beur, gay, goy ou gadjo, ou je ne sais quoi d'autre… Comment on peut devenir un terroriste ou un saint. Black panther ou Martin Luther King. Comment on explose, et comment les choses bougent, à la fin… ou ne bougent pas, ou pire, régressent. Avant de repartir, parfois. J’ai demandé aux auteurs de traiter ce moment où l’on disjoncte, ce moment où, trop c’est trop, on ne peut plus supporter les humiliations.

La première partie, Identités meurtri(èr)es, traite de différence et d’exclusion, d’intégration ou d’invasion, de colonisation ou de libération. Une chanson de Jean-Pierre Andrevon pose le thème principal : les étrangers. Si le héros de René Beaulieu est un étranger bien intégré dans sa nouvelle patrie, depuis des années, et si le narrateur de Pierre-Alexandre Sicart tente l’impossible pour sauver une planète envahie, celui de Jess Kaan est un homme ordinaire qui subit, et s’insurge contre le politiquement correct. Claude Ecken traite des aspects détestables de la colonisation et, avec Jean Millemann, de préjugés et de racisme ordinaire. L’héroïne de Jean-Michel Calvez est une tzigane internée à Birkenau, celle de Claude Mamier une fée aux ailes coupées qui cherche à venger les siens, et Jérôme Noirez nous entraîne dans un monde uchronique où humiliations et pogroms sont monnaie courante.

La deuxième partie, Identités-miroirs, identité-mémoire, évoque un autre aspect de la personnalité, de ce qui la construit : les souvenirs. Il est encore question de guerre avec Alain le Bussy et Lionel Davoust et surtout de mémoire, de pans entiers de la mémoire que perdent, ou offrent, les guerriers. À l’inverse, le personnage d’Orson Scott Card devient le dépositaire des souvenirs d’autrui, ce qui le bouleverse – il n’était auparavant qu’un jeune garçon préoccupé par la façon dont on le percevait. Ce regard des autres est aussi terriblement important pour les héroïnes de Michèle Sébal et de Sylvie Miller et Philippe Ward, qui traitent, sur un ton faussement humoristique, un sujet grave : le mépris. Respect, reconnaissance, c’est aussi ce que réclame le meurtrier d’Antoine Lencou, alors que le criminel de Pierre Gévart n’est animé que par la haine ! Quant aux journaux croisés de Li-Cam, ils abordent des aspects de l’esprit humain qu’on voit rarement en SF : la tolérance et, surtout, la résilience, cette capacité à transcender les épreuves décelée par Boris Cyrulnik chez des rescapés des camps de concentration ou des enfants venant d’orphelinats roumains.

La troisième partie, Miroirs brisés, puzzles éclatés, ne traite pas de résilience. Au contraire, les nouvelles qui la composent décrivent une perte complète des repères. Qu’il y ait asocialisation d’une enfant en danger, comme chez Carl Louvier ou Denis Labbé, total pétage de plomb, comme dans les textes d’Estelle Valls de Gomis ou de Sophie Dabat, plongée dans la maladie, avec Constance Bloch, ou dans la délinquance, avec fredgev, les personnages sont ballottés au gré des événements ou de leurs pulsions criminelles. Et si la nouvelle de Ludovic Lavaissière donne une explication extraordinaire à ces penchants meurtriers, il faut tout l’amour de la narratrice pour sa grand-mère, dans la nouvelle de Léo Lamarche, et l’humour de Teptida Hay, pour retrouver un peu d’optimisme.

Au terme de ce « voyage anthologique », après avoir été remués par tant d’émotions diverses, j'espère que vous aurez accumulé suffisamment d’optimisme et d’énergie. Je forme le vœu que vous ayez envie de bâtir un monde dans lequel l’autre, l’étranger, le pas-pareil, sera vu comme un ami, et où nos diverses identités seront considérées comme ce qu’elles sont : une réelle richesse.

 

 

 

Identités est disponible depuis le mois de mars dans toute bonne librairie, ainsi que sur les principales librairies en ligne : Amazon , Fnac, Alapage, Decitre, Chapitre.com, la librairie Critic à Rennes, Mollat à Bordeaux, Sauramps à Montpellier, et, à Toulouse, Album ou Ombres blanches...

Certes, il y aura toujours quelques bizarreries informatico-administratives, on vous affirmera  parfois que tel livre est indisponible chez l'éditeur -- dans le cas d'Identités , je l'ai vu une ou deux fois sur le net --, mais ne vous laissez pas décourager : Identités est garanti 100% disponible et c'est le moment où jamais de l'acheter !

 

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Published by Lucie Chenu - dans Livres - édition
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